vendredi 30 novembre 2012

Lettre à mes couilles

Mesdemoiselles,

Je n'ai jamais eu l'honneur de vous rencontrer. Et pour cause. Alors que mes gènes étaient en cours d'organisation, vous avez décidé de passer votre tour, laissant votre place à mon abricot. Vous êtes alors allées vous réfugier dans le slip de quelqu'un d'autre.

Je ne vous en veux pas. J'aime bien être une fille. Malgré les règles douloureuses, et mes seins qui réussissent l'exploit d'être trop petits et de néanmoins me faire mal dès que je me mets à bouger un peu trop fort. J'irai même plus loin: ce que j'aime le plus dans ma féminité, c'est collectionner les clichés genrés. J'aime mettre du vernis à ongles et des chaussures à talon. J'aime passer des heures à m'occuper de mes cheveux (que j'ai longs et doux, forcément). J'aime les jolies robes, les produits de beauté, et les échantillons de parfums. Je pourrais à priori me contenter de mon sexe et ne jamais penser à vous.

Malheureusement, plus le temps passe, moins j'y arrive. Même si pour rien au monde je ne changerai d'entrejambe aujourd'hui, je peux pas m'empêcher de penser que si vous aviez décidé de vous pointer en lieux et place de mon vagin, les choses auraient été plus simples.

Parce que ce n'est pas facile d'être une fille de nos jours. D'autant plus quand comme moi on est adepte de l'équité.

Je ne suis pas féministe. Du moins je n'en ai pas l'impression. Je n'adhère à aucune association. Je ne connais que très succinctement l'histoire de ce mouvement, ma culture dans le domaine reste très limitée. J'ai juste beaucoup de mal avec les injustices, surtout quand elles ont soit disant été réglées quand nos mères ont brulé leurs soutifs dans les années 70, et qu'il ne se passe pas une journée sans qu'une preuve du contraire soit avancée. Pourtant, chaque fois que mon chef de service qualifie cette collaboratrice de mal baisée et que je lui répond que sa froideur professionnelle n'a rien a voir avec sa sexualité, on me répond que je n'ai aucun humour. Chaque fois que je m'insurge de ces jeunes cons qui pour parler de l'intérêt qu'ils portent à une demoiselle disent "si je la choppe, je la viole", on me rétorque que c'est pas grave, parce que c'est des gamins. Chaque fois que je me mets à gesticuler devant ma télé parce que pour vendre des montres deux jeunes femmes à moitié nues se collent contre un homme au regard lubrique, on me dit que j'en fais trop. Quand j'ai été scandalisée qu'on me demande en entretien d'embauche si j'envisageais de faire des enfants, on m'a rétorqué que c'était plutôt classique et donc pas alarmant. Si c'est féministe que d'avoir le poil qui se hérisse de ce genre d'inégalités rétrogrades, alors peut être que finalement si, je suis féministe.





vous pourriez très bien être là.

Mais voyez vous, mesdemoiselles, chaque jour qui passe, j'ai l'impression que le fossé se creuse entre nous et ceux qui ont l'honneur de vous sentir bien au chaud entre leurs cuisses. Je ne veux pas qu'il y ait de guerre entre nous. Au contraire, je ne demande que de l'amour, universel, équitable et partagé. Ça paraît tout con comme souhait, mais j'ai l'impression de demander la lune. Au quotidien, je ressens cette hiérarchie des sexes. Au bureau, dans la rue. Devant ma télé, sur l'écran de mon ordinateur. C'est parfois franc et massif, comme quand les auteurs de viols collectifs et avérés sur des mineures ont été condamnés à des peines honteusement faibles. C'est parfois plus insidieux, comme quand mon responsable me dit "vous les filles, vous y connaissez rien en informatique" (je m'empresse alors de changer de sexe pour réparer les multiples bugs de sa machine). Parfois, je ne m'en rends même pas compte, comme lors de ces nombreuses soirées mixtes ou les filles se retrouvent à ranger quasiment inconsciemment pendant que les garçons continuent à siroter leurs bières comme si de rien n'était. Ça peut être carrément pervers comme lorsque j'entends les mères comblées de mon entourage me rappeler que notre présence ici bas n'est conditionnée que par notre capacité à procréer: "tu n'es une vraie femme que quand tu as pu donner la vie" aiment elles à répéter. Parfois, c'est ridicule, comme quand un ex mannequin débridé a viré sa cuti en épousant un président de la république avant d'affirmer qu'on a pas besoin de féminisme. Parfois c'est gênant comme ces mauvaises blagues qui circulent sur les dommages et intérêts touchés par Nafissatou Diallo dans le cadre de l'affaire DSK et qui la font passer de violée potentielle (je n'étais pas dans la chambre d'hôtel, je ne sais pas ce qui s'y est passé) à prostituée avérée la plus chère de l'histoire. Et parfois, c'est blessant et humiliant comme quand des deux policiers (dont le métier est d'assurer notre sécurité et notre intégrité et d'être exemplaires) ne sont condamnés qu'à des peines de prison avec sursis pour avoir violé une femme (et que cette femme ait été une prostituée n'est qu'un point de détail qui ne devrait même pas être mentionné). Je ne sais pas d'où vient ce sexisme insidieux et puant, mais je sais que même s'il existe depuis des siècles voire des millénaires, il est culturel (et pas hormonal, n'en déplaise à ceux qui vont vouloir poser cette lettre sur le compte de mes menstrues) et malheureusement très bien entretenu par les hommes comme par les femmes dans toutes les couches de la société. Je sais également que nous et vos propriétaires sommes différents. Mais cette différence ne nous empêche en aucun cas d'être égaux, bien au contraire. Après tout, nous venons de la même souche, non?

Si vous saviez à quel point c'est désagréable de devoir assimiler ce qui semble être une évidence dans nos sociétés occidentales à une lutte! Si vous saviez à quel point c'est fatiguant d'avoir l'impression de devoir se justifier de vouloir ne plus être traité en fonction de son sexe en brandissant les poings au quotidien!

Peut être allez vous dire que je suis une grande utopiste, mais je rêve de ce monde ou notre valeur, notre éducation, la manière dont on est considérés et traités ne se fera plus en fonction de votre présence dans nos anatomies. Vous et nous, on pourrait alors vivre dans la plus parfaite des harmonies (je sais que vous savez qu'on peut bien s'amuser ensemble), et ce consacrer enfin à de vraies causes qui mérites qu'on se battent pour elles.

Je vous embrasse pas, on est en public, et il y a peut être des enfants qui regardent...
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3 commentaires:

  1. La seule phrase avec laquelle je ne suis pas d'accord dans ce texte, c'est "je ne suis pas féministe", parce que clairement tu l'es.
    Le féminisme n'est pas conditionné à l'adhésion à un mouvement, ou à une façon de s'habiller ou que sais-je... On peut être féministe avec du vernis à ongle ou des talons hauts.
    Etre féministe, il me semble, ce n'est rien de plus que de faire le constat des inégalités, discriminations, violences dont les femmes font l'objet du fait de leur genre et de vouloir qu'elles cessent.
    C'est fou le nombre de textes que je lis qui commencent par "je ne suis pas féministe mais"... et qui se poursuivent par un discours féministe.
    On pourrait appeler ça le féminisme façon Monsieur Jourdain.

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  2. Je suis d'accord avec Wood. Peut être qu'on ne te connais pas assez bien ou que t'es ironique, et sur le net on a dû mal à interpréter l'ironie et les subtilités. Car tu donne tout à fait l'impression d'être féministe.
    Mais par respect pour nos mères (et aussi certains pères) et leur immense travail pour l'égalité dans les années 60-80 et encore, on ne devrais pas voir le mot "féministe" comme quelque chose de péjorative et on leur doivent de l'assumer.
    Ton article est celle de toute les femmes. C'est les réflexions que nous avons sur le quotidien, nous sommes des millions à penser comme toi mais pour faire la différence il faut s'assumer. Merci pour ce billet, j'aime beaucoup.

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  3. ahah, vous avez raison, je confesse. En frai, je SUIS féministe, et depuis bien longtemps en plus.
    Mais ça me fait chier d'être définie comme telle. Mes revendications ne relèvent à mon avis que du mon sens (c'est écrit partout, même sur nos pièces de monnaie = LIBERTE EGALITE FRATERNITE). En vrai, je milite pour que le féminisme disparaisse, non parce que j'adhère pas à ces idées, mais parce que j'aimerai ENFIN que tout ça soit automatique et spontané et ne relève plus du militantisme...

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